dimanche 12 juin 2011

Maître Taureau : «J’ai façonné ma vie sans maître»


A 88 ans, il tient encore sur ses deux pieds. Tenace, il marche d’un pas alerte, sans l’aide d’un quelconque support, et dirige ses affaires avec une poigne de fer. Célèbre à Kinshasa et dans toute la République démocratique du Congo sous le sobriquet «Maître Taureau», François Ngombe Boseko est ce self-made man congolais qui se dit fier d’avoir façonné sa vie sans maître.

Sous la période coloniale tout comme sous le long règne du maréchal Mobutu, il a fait la pluie et le beau temps. Footballeur, artiste musicien, danseur, créateur de spectacle, promoteur de concours de beauté, coiffeur, dactylographe, opérateur économique…il a été tout cela. D’où sa célébrité. 

A ceux qui l’abordent, «Me Taureau» souligne volontiers qu’il est fier de son passé. Véritable self made man, cet octogénaire sombre, au regard vif et aux yeux étirés, attribue sa réussite au travail, à la détermination, à l’audace…à Dieu. «Fonceur comme un taureau, j’ai façonné ma vie sans maître, confie-t-il au magazine Optimum. Je me suis taillé un chemin dans le roc avant de devenir ce que je suis aujourd’hui».  

Mémoire d’éléphant
Eloquent, maniant à merveille la langue de Voltaire alors qu’il n’est que détenteur d’un brevet de 5ème année primaire, cette bibliothèque vivante de l’histoire de Kinshasa fait montre d’une mémoire d’éléphant lorsqu’on lui demande de raconter le passé, et bien entendu son passé où il joue un rôle déterminant.
Orphelin de père dès le bas âge, François Ngombe Boseko a dû pratiquement se débrouiller seul pour gagner sa vie. Issu de la tribu Banunu, il estime avoir vu le jour en 1922 à Bolobo, dans la province du Bandundu. Difficile à l’époque de connaître sa date de naissance, sa mère étant illettrée. C’est par ses recherches personnelles qu’il retrouvera, plusieurs années sur son chemin, une source providentielle : un inconnu lui assurera qu’il est né le même jour que sa fille dont il conservait encore son acte de naissance.

Saisir le taureau par les cornes
Consterné par la misère que vivait sa mère veuve à Bolobo et déterminé à s’épanouir, François Ngombe quitte jeune le toit parental pour aller chercher des moyens de survie à Kinshasa. En 1934, guidé par une dame qui l’achemine du voyage fluvial à la capitale, il rejoint sa grande sœur au domicile de fortune où elle vivotait, hébergée par ses amies de circonstance. Célibataire, démunie, elle n’avait même pas de quoi payer les études pour son frère.
Déboussolé, François Ngombe se décide de saisir lui-même le taureau par les cornes. «Après un an de chômage, je suis allé moi-même me faire inscrire à l’école, nous confie-t-il. J’ai juste passé trois mois en 0 année (maternelle) et puis, on m’a fait  sauter de classe en 1935. J’ai alors commencé l’école primaire à Saint Joseph (collège Elikya) où je n’ai fait que cinq ans d’étude avant de déserter pour aller travailler, le coût de la vie devenant intenable».

Le pionnier du DCMP
«Cette désertion ne plût pas au Père Raphael de la Kethulle, le très sévère directeur du collège qui ne supportait guère l’école buissonnière, reconnaît Me Taureau. Ce missionnaire belge a passé deux ans à me chercher pour enfin me remettre mon brevet en 1941. Il cherchera à savoir la raison pour laquelle j’ai mis un terme à mes études. Je le lui dirais, mais il ne rompra plus jamais le contact». 
Elève préféré de Me Raphaël de la Kethulle, François Ngombe l’avait en fait alléché par son talent de footballeur. Unique survivant de l’équipe originelle du Daring club Motema Pembe (DCMP), créée par ce prêtre belge, il compte parmi les premières recrues qui ont fait la fierté de cette équipe scolaire en lui permettant de remporter le titre du tournoi interscolaire de la ville en 1938 : la Coupe Saint Benjamin. De là, est née la légende du DCMP, et Me Taureau en demeure jusqu’alors le porte-étendard, le ‘‘fondateur’’.
Sollicité régulièrement pour jouer dans ce club dont la renommée a franchi les frontières nationales, François Ngombe répondra aux invitations du Père Raphael même après avoir quitté l’école. Dès lors, il ne se séparera plus de son équipe chérie et de ses couleurs favorites : le vert et le blanc.

Un autodidacte polyvalent
Au delà de ses talents dans le sport, Me Taureau révèle avoir appris beaucoup de métiers pour survivre. Contraint, faute de logis, de passer la nuit chez des amis qu’il amusait, il se décide de varier d’activités pour se prendre enfin en charge et éviter de vivoter en pique-assiette.
«Je me suis fait, dit-il, coiffeur, planton chez Damseaux (entrepreneur belge spécialisé dans l’importation des vivres frais), mécano réparateur, relieur au journal ‘‘Le courrier d’Afrique’’, pointeur chez OTRACO (actuellement ONATRA), avant de me faire dactylographe, un métier jadis réservé aux intellectuels, aux détenteurs d’un diplôme d’école moyenne, assimilés aux universitaires».
«J’ai dominé la machine à écrire, commente Me Taureau. J’étais devenu si habile à tel point que des gens venaient de la cité pour me voir taper à la machine. Les Belges m’ont aussitôt adopté. C’est ainsi que, de 1949 à 1965, j’ai fait partie des trois uniques Congolais à travailler à l’APEC, l’un de plus beaux magasins de Léopoldville (Kinshasa) à l’époque».

Le parrain de Mobutu…
Désormais locataire dans un petit studio, meublé à peine d’une natte, le polyvalent va rapidement prendre sa vie en main après le décès de ses deux sœurs. Au fil du temps, il va évoluer au point de s’acheter des vastes parcelles, notamment au quartier Yolo Kapela, dans la commune de Kalamu.
A la veille de l’année de l’indépendance, François Ngombe voit venir à lui un jeune journaliste : Joseph-Désiré Mobutu, celui-là même qui deviendra plus tard le président de la RDC. «Je ne connaissais pas ce jeune homme, relate Me Taureau. Il m’a dit qu’il était militaire et qu’il venait de quitter la Force publique. C’étais un jeune garçon poli et intelligent que j’aimais bien. Journaliste en chômage, il est venu me demander de l’aider à trouver un emploi et une maison où il habitera avec son épouse Marie-Thérèse et son enfant Niwa. On lui avait en fait conseillé de se mettre à mes cotés pour être bien encadré et avoir souvent de quoi écrire».
«Je lui ai trouvé une maison à Yolo Kapela et ensuite un boulot au journal «L’Avenir» en 1956, avoue Me Taureau. Lorsque j’ai organisé une excursion en 1957 à Bolobo où je suis né, je l’ai emmené avec moi en bateau».
Sous le parrainage de Mobutu…
C’est avec surprise que le parrain du jeune journaliste sera surpris d’apprendre en 1965 que son protégé était devenu président de la République. «Je suis alors allé lui présenter mes félicitations, commente François Ngombe. Moi qui tonnais sur lui avant, je suis subitement devenu son subalterne. J’ai reconnu qu’il était devenu chef d’Etat et que je ne pouvais plus lui parler comme avant. Il a même changé de milieu, tout en restant un garçon gentil et reconnaissant».
Devenu le Magistrat suprême du pays, Joseph Désiré Mobutu va, à son tour, devenir le parrain de Me Taureau. Il lui suffisait juste de quelques coups de fil pour faciliter ses tournées, ses voyages à l’extérieur du pays.

Une carrière culturelle fulgurante
Homme de culture Me Taureau vit en Mobutu un solide mécène qui l’aida dans la promotion de ses activités. Fondateur de l’Union nationale des folklores congolais (UNAFOCO), la toute première association des groupes folkloriques en RDC, il réussit, avec ses troupes de danse, à faire le tour du monde : Iran, Japon, les deux Corées, Suisse, Etats-Unis, Maroc…
Outre la danse traditionnelle, il révèle être aussi à l’origine de la première école de danse moderne à Kinshasa en 1945. «Fin danseur, assure-t-il, je dansais moi-même alors que je n’ai été nulle part pour apprendre à danser. Avant moi, il n’y avait pas d’orchestre au Congo. Les gens se contentaient juste de la musique de phono. J’ai alors créé deux orchestres : une masculine (Continental) et une féminine (Emancipation)».
Contemporain de Wendo Kolosoy, considéré jusqu’alors comme le doyen de la musique congolaise, Me Taureau soutient que c’est lui qui a demandé à ce chanteur de se lancer sur la scène musicale au lieu de s’éterniser à chanter avec sa guitare pour les voyageurs dans les bateaux. Suivis, ces conseils ont porté bonheur à Wendo avec qui ils ont crée un orchestre, se plaît à rappeler François Ngombe.
 «Par ailleurs, poursuit-il, j’étais le seul à organiser des spectacles culturels au Parc de Boeck (Jardin botanique de Kinshasa) où je faisais jouer des groupes folkloriques et de grands orchestres comme African Jazz du Grand Kalé, Afrisa de Tabu Ley, Ok Jazz de Luambo, African Fiesta du Dr Nico Kasanda…» 

L’initiateur des concours de beauté
Loin de se cantonner à la musique et à la danse, Me Taureau est reconnu aussi pour avoir initié les premiers concours de beauté en RDC : «Au Parc De Boeck, quand j’organisais mes soirées culturelles, j’apprenais aux femmes comment marcher, comment porter le pagne… C’était en 1947. A l’époque, il n’existait pas de maillots de bain comme aujourd’hui. La femme s’habillait avec dignité. L’expression ‘‘Miss’’, on ne le savait même pas !»
«J’ai commencé à organiser réellement le concours Miss en 1968, parce que j’étais parmi les rares initiés à connaître les critères de sélection internationale de la plus belle fille, note l’octogénaire. Avec moi, le Congo est le tout premier pays africain à organiser ces types de concours de beauté. Lorsque j’ai emmené pour la toute première fois la miss Congo à l’élection Miss Univers en 1969 aux Etats-Unis, je n’y ai trouvé qu’une seule femme noire : une Américaine. Dès lors, jusqu’en 1972, je ferai participer la Miss Congo à l’élection Miss Univers. Après les Etats-Unis, nous sommes partis en Corée du Sud, puis au Japon et en Grande-Bretagne».

L’initiateur des concours de beauté
Fort de ce passé prestigieux, Me Taureau se contente à présent de gérer ses affaires privées au quartier Yolo où il dispose des larges espaces (bureaux, hôtels, salles de fête…) qu’il fait louer aux églises et aux acteurs politiques.
Aux jeunes générations, le sage octogénaire leur prodigue quelques conseils pour assurer leur succès dans le futur : «Je veux que chacun gagne sa vie honnêtement. Qu’on ne croise jamais les bras, sinon on n’aura de quoi manger. Il faut se mouvoir et chercher à gagner sa vie par l’effort. Par ailleurs, j’invite mes cadets à aimer Dieu, à Le craindre et à respecter ses lois ainsi que celles du pays».
Yves KALIKAT


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